Commission échange pour le dialogue interreligieux
Avril 2007
Après la mort ?
Quand nous pensons au devenir de l’être humain
après la mort, pour un bouddhiste nous pensons automatiquement
à la réincarnation. Réincarnation n’est d’ailleurs
pas le mot vraiment adéquat, l’on devrait plutôt
parler de renaissances successives.
Nous pouvons définir la réincarnation comme
le fait pour la conscience de « reprendre forme » d’une
manière ou d’une autre. Le corps meurt et se désagrège
et la conscience qui se réfère à un Moi quitte
le corps. Pour les être ordinaires la conscience traverse des
états intermédiaires que l’on appelle bardo. Sous
l’influence du karma – des actes positifs ou négatifs
- et en fonction du développement spirituel, cette conscience
va déboucher dans un autre état d’existence qui
sera en accord avec les tendances de cette conscience.
Par exemple et de manière très simpliste,
si je m’habitue à avoir des pensées ou des actes
altruistes ma conscience va peu à peu se « parfumer »
de ces tendances. Après la mort, il est certain que la renaissance
de la conscience sera en accord avec cette tendance et la renaissance
se fera dans un état favorable et positif. A l’inverse
si je m’habitue à mettre des bâtons dans les roues
des êtres, la renaissance ne va pas très intéressante.
Pourquoi les choses sont-elles ainsi ?
Tous les êtres de ce monde sont "composés", c'est-à-dire
constitués par la réunion de divers éléments
: tout phénomène composé naît de causes,
sert de cause au phénomène suivant et se détruit
en lui donnant naissance.
Il y a donc succession de naissances et de morts. L'être humain
n'échappe pas à la règle : le nouvel individu est
conçu lors de la fusion du spermatozoïde et de l'ovule.
Composé des éléments matériels du corps,
de sensations, de perceptions, de programmations inconscientes et d'une
conscience immatérielle, il naît, grandit, mûrit,
vieillit et enfin meurt.
A sa mort, il y a désagrégation du "composé"
et ses éléments se combinent à d'autres phénomènes.
Mais qu'en est-il de la conscience ? Elle poursuit sa route vers de
nouvelles vies. Le fil conducteur entre les vies est donc le flux de
la conscience. Et le moteur qui la pousse à s'unir à un
nouveau corps est encore une fois la causalité, le karma. Mais
cette fois-ci, la causalité en question dépend de la nature
des actes de l'individu. Elle est donc chargée d'une valeur morale.
Karma signifie "acte". Notre conscience individuelle est à
l'origine de nos actes. Mais elle est elle-même sous l'influence
des émotions qui la traversent. Le plus souvent, nous nous identifions
à l'émotion sans réfléchir : la colère
monte et nous "sommes" colère. Ces impulsions émotives
nous poussent à agir physiquement ou verbalement. L'ennui, ce
sont les dégâts possibles de telles actions sur autrui.
Colère, désir, indifférence, orgueil, jalousie
sont autant de passions égoïstes créatrices de souffrances
pour soi-même et les autres. A l'inverse, la bonté, la
générosité, la tendresse sont source de bonheur.
Non seulement nos actes causent bonheur et souffrance, mais selon le
bouddhisme, il y a aussi mémorisation de chacun d'eux au plus
profond de notre esprit : toute action crée une impulsion, une
trace "karmique" inconsciente qui s'imprime en nous. Cette
imprégnation est une force conditionnante qui influencera notre
avenir, en bien ou en mal selon la tonalité de l'acte initial.
La répétition des mêmes actes crée une force
d'habitude, des tendances à agir de la même manière
: la colère répétée peut susciter une haine
tenace, cultiver des sentiments altruistes développe amour et
compassion. Le devenir de notre conscience dépend ainsi de nos
comportements passés et présents. De plus, quand mûrissent
les traces, les circonstances de notre vie deviennent telles que nous
récoltons les fruits amers ou doux de nos actes passés.
Tel est donc le karma.
A la mort, la conscience subtile est encore chargée d'une multitude
de traces karmiques : c'est cette force qui la projette vers l'existence
suivante, laquelle sera bien sûr teintée par la qualité
de nos actes passées.
Donc après la mort, la conscience traverse différentes
étapes que nous nommons bardo. Selon le bouddhisme tibétain,
on dénote l'existence de six bardo majeurs : trois appartiennent
à la vie et trois à la mort. Tous les moments de rupture
entre deux bardo successifs présentent des points communs. Le
sommeil, à ce titre, présente de grandes analogies avec
la mort. A l'inverse de la conception, où s'unissent graduellement
les éléments psychophysiques du futur être, la mort
est une dissolution progressive de ces mêmes éléments
dans l'ordre inverse. Une première dissolution, dite "grossière"
concerne les aspects physiques de l'individu.
Pourtant, selon le bouddhisme, le processus n'est pas achevé.
La conscience va être le siège de "dissolutions subtiles"
: les émotions vont se dissiper libérant l'esprit de la
gangue des tendances habituelles. Se manifeste alors la claire lumière,
l'esprit pur dans sa nudité, vide et lumineux. Cet instant crucial
est mis à profit par les yoguis – les grands méditants
- qui y reconnaissent leur nature éveillée et s'y fondent,
se libérant ainsi définitivement des renaissances. Les
êtres ordinaires s'évanouissent et se réveillent
bientôt dans les bardos suivants. Après un bref passage
du bardo de la réalité, qui n'est profitable qu'à
certains méditants confirmés, la plupart des défunts
reprennent conscience dans le bardo du devenir, semblable à un
rêve, où, par leurs habitudes karmiques passées,
ils vont endurer de nombreux tourments et chercher refuge dans une nouvelle
matrice... et renaître.
Si la mort et l'après-mort dépendent de la qualité
de nos actes antérieurs, il est capital d'acquérir de
bonnes habitudes et de maîtriser, si possible, notre esprit et
nos actes durant cette vie-ci.
Ainsi raisonnent les bouddhistes, qui considèrent cette existence
comme une préparation. Selon le Bouddha, la cause de la souffrance
est l'ignorance de notre véritable nature. Ne sachant pas qui
nous sommes, nous nous identifions à notre sentiment du "moi",
lequel, pour survivre, manifeste diverses émotions. Ces émotions
nous poussent à agir égoïstement et donc à
créer du karma, le germe de notre souffrance à venir.
Sachant cela, le pratiquant s'efforce de s'abstenir d'actes nuisibles
par la discipline de l'éthique. Il apprend à mieux se
connaître en se tournant vers l'intérieur pour observer
et maîtriser son esprit dans la pratique de la méditation.
Enfin, il étudie les enseignements du Bouddha, y réfléchit
et les applique dans sa pratique, développant ainsi la sagesse.
Il peut espérer ainsi mener une bonne vie et donc avoir une bonne
mort, garante d'une meilleure renaissance ou, mieux, de la libération
définitive de la souffrance s'il atteint l'Éveil, qui
est dissipation de tous les conditionnements, apaisement de toutes les
émotions perturbatrices et épanouissement de toutes les
qualités de notre être véritable. Tel est l'enjeu
de cette vie, la mort étant le fidèle miroir de ce qu'aura
été notre existence. Le moment de la mort est crucial
: en lui se récapitule la totalité de la vie qui vient
d'être vécue.
D'où l'importance de régler litiges, dettes, rancœurs
et conflits avant le dernier instant et d'aborder en paix et sans regret
le grand passage.